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PEINDRE, un acte de résistance
A l'heure où foisonnent les images en tout genre jusqu'à la saturation — images publicitaires, fonctionnelles, pixélisées, divertissantes, virtuelles, générées, « ubiquitaires » (pourrait dire Paul Valéry) —, l'acte de peindre, autrement dit de fabriquer des images, paraît vain à bien des égards. Et pourtant, plus que jamais, le peintre semble investi d'une mission primordiale : rendre aux images la présence et la profondeur dont elles sont départies. C'est cette tâche difficile et lente que j'essaie d'accomplir au quotidien : chercher ardemment sur la toile, l'amande de l'être, cet indicible équilibre de couleurs et de formes qui dépasse la surface, qui entraine vers la conscience poétique ou le recueillement spirituel.
Peindre, c'est creuser l'image jusqu'à la moelle pour rendre aux êtres, aux choses et aux paysages, la profondeur qui leur échappe de prime abord ; c'est révéler le sens dont le monde s'écarte chaque jour un peu plus ; c'est, par l'accumulation des couches, par les nombreuses retouches, par les accidents du pinceau, donner du poids à l'invisible ; c'est comme un cri pour réveiller une conscience anesthésiée par une virtualité toujours plus prégnante.
Mes pinceaux sont les seules armes que j'ose brandir avec témérité, en lutte contre ma propre superficialité, contre le flux avide du monde. Les personnages modifiés de la géniale Parabole des aveugles de Brueghel incarnent l'avidité, le manque de lucidité, pour ne pas dire l'égarement complet des grands qui nous gouvernent et que nous suivons, nous dirigeant sans le savoir vers notre propre chute. Seuls les hommes vacillent ici face à une nature immuable et sereine.
Dénoncer n'est pas la seule façon d'ouvrir les yeux et le cœur. Le squelette au travail représente une métaphore de la lenteur et de la difficulté de mon ouvrage. Au fil de mes pérégrinations à travers l'Europe, au gré de mes rencontres, j'ai compris que l'essentiel était toujours à portée de main. La nature, les arbres, une pomme, chaque être humain ou animal, riche de son unicité, de sa sublime imperfection, est susceptible de nous conduire à « la substantifique moelle ». Le secret réside dans l'attention à ce qui nous entoure, dans la capacité à s'émerveiller devant le miracle quotidien que constitue la vie. Affiner son regard et celui des autres, accéder à « l'enchantement simple », au delà des limites de la vue, est le travail que je poursuis.
Mai 2026
PAINTING — An act of resistance
In an era where images of every kind proliferate to the point of saturation — advertising images, functional images, pixelated, entertaining, virtual, generated, and "ubiquitous" ones (as Paul Valéry might have said) — the act of painting — that is to say, the act of making images — seems futile in many respects. And yet, more than ever, the painter appears invested with a primordial mission: to restore to images the presence and depth of which they have been stripped. It is this difficult and painstaking task that I attempt to fulfill on a daily basis: to search ardently upon the canvas for the very kernel of being — that ineffable balance of colours and forms that transcends the surface, drawing one toward a poetic consciousness or a state of spiritual contemplation.
To paint is to excavate the image down to its very marrow, thereby restoring to beings, objects, and landscapes the depth that eludes them at first glance; it is to reveal the meaning from which the world drifts further away with each passing day; it is — through the accumulation of layers, through countless revisions, and through the accidents of the brush — to give weight to the invisible; it is akin to a cry intended to awaken a consciousness anaesthetised by an ever-more pervasive virtuality.
My brushes are the only weapons I dare to brandish with temerity, in a struggle against my own superficiality and against the voracious flux of the world. The distorted figures in Brueghel's brilliant Parable of the Blind embody greed and a lack of lucidity — not to mention the utter disorientation — of the powerful figures who govern us, and whom we follow, unwittingly steering ourselves toward our own downfall. Here, only the men falter, standing in stark contrast to an immutable and serene nature.
Denunciation is not the only way to open one's eyes and heart. The working skeleton serves as a metaphor for the slowness and arduousness of my craft. Throughout my wanderings across Europe, and through the encounters I made along the way, I came to realise that the essence of things is always within reach. Nature, trees, an apple — every human being and every animal, rich in its own uniqueness and sublime imperfection — has the power to lead us to the very "marrow of existence." The secret lies in paying attention to our surroundings, in the capacity to marvel at the daily miracle that is life. To refine one's own gaze — and that of others — and to access "simple enchantment," transcending the limits of mere sight: this is the work to which I am dedicated.
May 2026
Pour Jacques Ousson, mon père
Ne pas ajouter à la masse informe des images qui nous écrasent chaque jour une image dépourvue de sens, visant seulement à séduire un public abêti. Tel devrait être le Credo de tout peintre qui se respecte, tel est ce à quoi est parvenu Jacques Ousson sur l'ensemble de son œuvre.
Sa peinture m'a accompagnée depuis l'aube de la vie, comme une évidence, à tel point que j'ai pu parfois oublier que c'est par elle que se sont forgés mon regard et ma sensibilité. J'ai grandi dans Les ateliers, Les passages, Les Loires, auprès des Hortensias… Redécouvrir toutes ces œuvres aujourd'hui est comme plonger aux sources. Si certains souvenirs se teintent parfois de déception au passage des ans, ici, c'est tout le contraire qui se produit. Le temps passé, la maturité me permettent d'apprécier la présence intemporelle qui se dégage de chaque tableau.
Mon père a peint toute sa vie durant, et peint encore, comme la rivière coule : au rythme des jours et des saisons, sans rechercher une vaine notoriété, loin des mondanités, à la manière d'un moine effectuant chaque matin ses prières. L'homme et le peintre, le père et le professeur n'ont qu'un visage, celui de sa générosité, de son exigence, et bien sûr de ses éclats de rire.
Il m'a appris la plus belle des leçons en peinture et dans la vie, celle qui vise à s'effacer devant le mystère de la création : savoir écouter d'abord (travail de l'inconscient sensible) les taches de couleurs que l'on pose sur la toile, se laisser guider par elles, et tâtonner ensuite sans avoir peur de ses maladresses, se reprendre dix fois peut-être, mais toujours mû par la recherche exigeante d'un équilibre. La peinture naît d'un combat avec la matière. Regardez les troncs de ses arbres, les fleurs, les terres labourées… La peinture s'inscrit dans l'humble voie du travail de la nature et des hommes, par sa lenteur d'élaboration comme par la spontanéité de certains traits, étincelles d'infini, par les nombreuses retouches aussi et l'accumulation de matière qui en découle, dans une tension toujours soutenue, vers l'éclatement de la vie, le dévoilement de la présence.
Au cours des décennies ses peintures, qu'elles s'assombrissent comme dans certaines scènes d'atelier ou exhalent une vitalité colorée comme dans ses magnifiques visions dantesques ou dans son mystique Chemin rouge, qu'elles figurent par une extrême maîtrise du dessin ou qu'elles tendent vers l'abstraction, ses peintures disent « l'éclat du premier matin du monde », lui permettent d'advenir encore et malgré tout.
10 mars 2024
Not to add to the shapeless mass of images that crushes us each day one more image devoid of meaning, designed only to seduce a numbed audience — this should be the creed of every self-respecting painter, and this is what Jacques Ousson has achieved throughout his entire body of work.
His painting has accompanied me since the dawn of my life, so naturally that I sometimes forgot it was through his work that my eye and my sensibility were forged. I grew up among Les Ateliers, Les Passages, Les Loires, beside the Hortensias… To rediscover all these works today is to plunge back to the source. If certain memories sometimes take on a tinge of disappointment with the passing years, here the very opposite occurs. Time and maturity allow me to appreciate the timeless presence that emanates from each canvas.
My father has painted throughout his entire life, and paints still, as the river flows — at the rhythm of days and seasons, seeking no vain notoriety, far from worldly affairs, in the manner of a monk performing his prayers each morning. The man and the painter, the father and the teacher, share one face: that of his generosity, his exactingness, and of course his bursts of laughter.
He taught me the most beautiful lesson in painting and in life — the one that seeks to efface itself before the mystery of creation: to listen first (the work of the sensitive unconscious) to the marks of colour one lays on the canvas, to let oneself be guided by them, and to grope one's way forward without fearing one's own clumsiness, to begin again ten times over perhaps, but always driven by the exacting search for balance. Painting is born of a struggle with matter. Look at the trunks of his trees, the flowers, the ploughed earth… Painting inscribes itself in the humble path of the work of nature and of men — through its slow elaboration as much as through the spontaneity of certain marks, sparks of the infinite, through the many revisions and the accumulation of matter that follows, in a tension always sustained, toward the bursting forth of life, the unveiling of presence.
Over the decades, his paintings — whether they grow darker as in certain studio scenes, or exhale a vibrant vitality as in his magnificent Dantesque visions or his mystical Red Path, whether they achieve form through an extreme mastery of drawing or tend toward abstraction — speak of "the brilliance of the first morning of the world," and allow it to come into being, again and in spite of everything.
10 March 2024